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Publié par Jonathan et Mélissa Mialon

Mélissa est docteure chercheuse en santé publique. Elle a réalisé sa thèse avec le laboratoire de collaboration de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) pour la prévention de l’obésité. Elle a travaillé en Australie et à Fidji, deux pays du Pacifique. Pendant ses trois années de thèse, elle y a recensé les tactiques politiques de l’industrie agroalimentaire. En parallèle, nous avons mené des travaux sur la France, et la première publication à ce sujet paraîtra dans les jours à venir.

Mélissa est désormais chercheuse à l’Université de York en Angleterre, où elle travaille sur l’influence politique de l’industrie de l’alcool. Elle est également consultée par l’OMS pour la rédaction des recommandations mondiales sur le conflit d’intérêt en nutrition.

Aujourd’hui, nous souhaitons partager avec vous nos connaissances sur le sujet.

L’épidémie industrielle

Aujourd’hui, 80% des décès sont dus à des maladies non transmissibles (en opposition aux maladies qui se transmettent entre individus, telles que la varicelle ou la grippe). Les maladies non transmissibles, qui incluent les cancers, le diabète ou les maladies cardiaques, peuvent être prévenues. Les quatre facteurs principaux de risques sont identifiés depuis de nombreuses années : consommation de tabac, d’alcool, mauvaise alimentation et manque d’activité physique.

Face aux conséquences néfastes sur la santé des produits transformés comme le tabac, l’alcool et certains produits alimentaires, ainsi que les nombreux scandales liés aux industries qui les fabriquent et les distribuent, des chercheurs n’hésitent plus à qualifier le phénomène d’ « épidémie industrielle » (Jahiel 2007). Comme toute épidémie, il existe un hôte, qui est le consommateur (pour un virus comme le paludisme, ce serait l’humain), un virus, qui est le produit transformé (le virus du paludisme), et un vecteur, représenté par l’industrie (le moustique). Bien que le virus soit responsable des maladies, si le vecteur ne jouait pas son rôle, il n’y aurait pas de maladies. Bien que la malbouffe nous rende malade, sans industrie pour en produire, il n’y aurait pas de malbouffe.

En ce qui concerne l’alimentation, il existe des preuves que la consommation de produits ultra transformés, en particulier, contribue de façon significative aux maladies non transmissibles.

Bien que tous ces chiffres soient connus des scientifiques, des hommes politiques, des instances de santé et des consommateurs, très peu de progrès est réalisé pour prévenir et contrôler ces maladies. Une des barrières les plus puissantes est l’influence de l’industrie agroalimentaire, qui a donc été le sujet de la thèse de Mélissa. L’industrie agroalimentaire a un conflit d’intérêt lorsqu’il s’agit de santé publique. Alors que le but premier, légal, d’une compagnie est de générer des profits (il est interdit de vendre à perte), toute proposition qui viserait à améliorer la santé publique, en limitant la consommation de certains produits alimentaires jugés malsains, ou en limitant certaines pratiques jugées inacceptables (comme la publicité aux enfants), porterait directement atteinte à ses intérêts économiques. L’industrie ne peut pas prétendre aider à améliorer la santé publique tant qu’elle fera des bénéfices sur des produits malsains et utilisera de telles pratiques.

Qu’est-ce que l’activité politique des entreprises  de l’agroalimentaire ?

L’ « activité politique des entreprises » (APE) est un terme traduit de l’anglais et dérivé du domaine des affaires. L’APE décrit les tactiques par lesquelles les entreprises essayent d’influencer l’opinion publique et les politiques (Mialon 2015). L’APE est étudié pour l’industrie du tabac en particulier, grâce à la mise à disposition de millions de documents internes par la bibliothèque de l’Université de Californie aux Etats Unis, suite à des poursuites en justice des plus grosses compagnies du secteur à la fin des années 1990. Ces documents ont révélé que les industriels connaissaient les effets dévastateurs sur la santé de leurs produits depuis les années 1960, et ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour noyer cette information, attaquer les scientifiques qui n’allaient pas dans leur sens, et ainsi protéger leurs profits pendant près de quarante ans, sans que le public ne se rendent compte de leurs manipulations. Depuis 2003, il existe une convention internationale sur le tabac (Framework for the Convention on Tobacco Control), dont l’article 5.3 spécifie qu’il ne devrait exister aucune interaction avec l’industrie du tabac lors du développement et de l’implémentation de politique de santé publique. Aujourd’hui certaines universités refusent par exemple toute interaction avec l’industrie du tabac.

Dans une publication, Mélissa a démontré que l’industrie agroalimentaire utilise des tactiques très semblables à celles de l’industrie du tabac. Ces tactiques, tout comme s’était le cas pour l’industrie du tabac, sont bien souvent présentées par les industriels comme des gestes citoyens, ou comme partie intégrante de leur politique de responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Or, il a été démontré, pour l’industrie du tabac, qu’il s’agit en fait de manipulation.

Les 6 stratégies utilisées par l’industrie agroalimentaire pour influencer l’opinion publique et la politique sont :

  • La stratégie de l’information et des messages, à travers laquelle l’industrie diffuse des informations qui vont uniquement en sa faveur. Cette stratégie inclus : le lobby, la mise en avant de l’importance de l’industrie pour l’économie, une préférence pour la dérèglementation, l’influence de la science, la diffusion du point de vue industriel pour certains problèmes de santé publique.
  • La stratégie d’incitations financières, lorsque l’industrie fournie des dons financiers aux hommes ou partis politiques.
  • La stratégie de constitution de groupes de soutien, qui consiste à créer des relations étroites avec les professionnels de santé, la communauté (et ainsi, entretenir des liens avec les futurs électeurs, en espérant qu’ils votent pour des programmes soutenant l’industrie, ou contre des programmes qui nuiraient à l’industrie), les médias et les hommes politiques.
  • Les stratégies légales, qui comprend la poursuite en justice des personnes critiquant l’industrie et ses actions, ainsi que l’influence des traités de commerce internationaux, mais également la remise en question, devant les tribunaux, de certaines politiques de santé qui ne plaisent pas aux industriels.
  • La stratégie de politiques de substitution, que l’industrie utilise lorsqu’elle est à risque de voir ses produits ou actions règlementés, et qui consiste à proposer des codes de conduite volontaires ou de l’autoréglementation bien moins stricts.
  • La stratégie de fragmentation et de déstabilisation de l’opposition, lorsque les compagnies attaquent personnellement leurs opposants, en les surveillant ou les discréditant en public par exemple.

Un nouvel outil pour identifier l’APE

Mélissa, au cours de ses recherches, a développé un outil (accessible ici, en anglais) qui détaille la façon dont on peut, à l’échelle d’un pays, identifier et surveiller l’APE. Cet outil est le fruit d’une synthèse et de l’adaptation de ce qui existait pour identifier l’APE de l’industrie du tabac, sans avoir recours aux documents internes, puisque ceux-ci sont détenus par l’industrie agroalimentaire. Elle a publié ses travaux, en anglais, qui sont accessibles gratuitement au grand public. A l’heure actuelle, son outil a été utilisé dans une dizaine de pays à travers le monde : Canada, Chili, Nouvelle Zélande, Suède, Thaïlande, etc.

Mélissa a elle-même passé six mois à recenser les tactiques de 5 entreprises australiennes, puis trois mois à Fidji, pour se concentrer sur les tactiques de 10 compagnies. Elle a pour cela utilisé son outil, et, dans le but de l’améliorer, elle a confronté ses découvertes aux témoignages d’une dizaine de personnes, dans chacun des pays. Parmi ces personnes figuraient des anciens ministres et autres hommes politiques, des chercheurs, des personnes du milieu associatif, des journalistes, des anciens industriels, etc. En plus de ces deux pays, nous avons mené des recherches sur l’industrie agroalimentaire française, et les résultats de ces études sont en cours de publication dans des journaux scientifiques.

Australie

En Australie, dans une première étude (disponible ici) Mélissa a étudié les tactiques de cinq des plus gros acteurs dans le domaine agroalimentaire : le syndicat national de l’agroalimentaire (AFGC), Coca Cola, Mc Donald’s, Nestlé et un supermarché, Woolworths. Dans une autre étude (accessible ici), elle a interviewé des personnalités avec des questions portant sur l'ensemble de l'industrie.

Ses études révèlent que l’AFGC et Nestlé utilisent avant tout la stratégie d’information et de messages. Par exemple, l’AFGC met en avant le nombre d’emploi que l’industrie génère dans le pays. Les deux acteurs financent leurs propres recherches scientifiques. Pour étayer leurs propos et soutenir leurs activités, ils citent également des travaux qui n’ont jamais été publiés. Ils participent également à des conférences scientifiques de renommée.

Coca Cola, Mc Donald’s et Woolworths, quant à eux, utilisent plutôt la stratégie de constitution de groupes de soutien. Ces acteurs développent des liens étroits avec les professionnels de santé, tels que les diététiciens par exemple. Coca Cola, en particulier, est très impliqué au niveau local dans le milieu associatif pour la pratique du sport, ce qui lui permet, par la même occasion, d’utiliser la stratégie de l’information et des messages, en laissant penser que les problèmes des maladies non transmissibles peuvent être réglés par le sport. C’est certainement une partie de la réponse face à l’obésité, mais laisse de côté d’autres problèmes pour lesquelles les boissons sucrées sont pointées du doigt (par exemple le diabète). Mc Donald’s utilise ces activités locales pour promouvoir ses couleurs, avec des enfants qui, par exemple, portent des bonnets de bain ou des maillots de basketball aux couleurs de la marque.

Fidji

A Fidji, Mélissa s’est penché sur un plus grand nombre d’acteurs (résultats disponibles ici). Malheureusement, son outil est difficilement utilisable sans ce genre de contexte, puisque l’industrie et le gouvernement sont peu transparents sur leurs activités. Par exemple, contrairement à l’Australie, il n’existe pas de registre officiel pour savoir quels lobbyistes approchent les hommes politiques. Les sites internet des compagnies sont également assez peu fournis en informations. La plupart des informations que Mélissa a pu obtenir pour ses recherches dans cette petite île du Pacifique sont tirées de ses interviews.

Ici encore, l’industrie agroalimentaire souligne, en particulier, son rôle en tant qu’employeur et acteur économique majeur (stratégie de l’information et des messages). Plusieurs compagnies, en particulier l’industrie du soda, promeut l’activité physique, comme c’était le cas en Australie aussi.

Dans le cadre de cette stratégie, mais également de la constitution de groupes de soutien, Coca Cola organise chaque année des mini Jeux Olympiques pour les lycéens. Cet évènement est retransmit dans les médias nationaux. Les jeunes courent avec la flamme olympique jusque l’usine de Coca Cola, et le trophée a la forme d’une bouteille de la marque.

L’implication au niveau local semble être un élément majeur dans l’activité politique des entreprises de l’agroalimentaire à Fidji.

France

Nous partagerons avec vous les résultats pour la France dans quelques semaines, une fois les travaux publiés…

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